Comment j'ai débriefé la lecture du très discutable "Guide des parents confinés" de Marlène Schiappa

« Le guide des parents confinés » coordonné par Marlène Schiappa : la start-up nation à la maison

Les CSP+ parlent aux CSP+


Publié peu après l’annonce du confinement sur le site du Secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, ceguide qui répertorie « 50 astuces de pro » à destination des parentsconfinés est passé relativement inaperçu. Il mérite pourtant le détour, tant pour sa forme foutraque que pour son fond trop souvent désolant. Un support qui aurait pu être intéressant, s’il n’avait pas été écrit par des bien-confinés pour des bien-confinés.

Un mix entre LinkedIn et Biba

Dès les premières pages, un premier constat s’impose : ce guide des parents confinés a été « torché », sans relecture, correction, pagination ni sommaire. Conséquence : il faut tout lire pour trouver ce qu’on recherche (éventuellement), ce qui permet de ne rien manquer des coquilles, recommandations surprenantes et vraies perles de la start-up nation qui rythment ces pages sans véritable cohérence éditoriale. Mais il fallait faire vite, ainsi que l’impose le nouveau monde. D’abord, parce que la communication, quand elle émane du politique, privilégie souvent le timing à l’à-propos. Mais aussi parce que tout bon capitaliste sait que « le temps c’est de l’argent », et que perdre le premier fait perdre le deuxième. Soit. Donner des conseils pour le confinement trop longtemps après le début de celui-ci n’aurait eu qu’une utilité limitée. Reste la notion de « pro », mise en avant en première page. 

Les professionnel.le.s de la santé et les représentant.e.s associatif.ve.s, légitimement sollicité.e.s pour leur expertise, côtoient ici les animatrices et animateurs de télévision, les bloggeuses et les bloggeurs, les député.e.s LREM ou MoDem, les consultant.e.s (en on ne sait pas trop quoi), mais aussi une membre du Comité exécutif du groupe BNP Paribas, un DRH de l’Oréal, et une directrice d’école qui, Ô surprise, porte le même nom que la Secrétaire d’État à l’origine de la publication. On ne saurait donc dire de ou en quoi certain.e.s de ces professionnel.le.s sont précisément des professionnel.le.s, mais la précision n’était apparemment pas une priorité pour ce recueil hétéroclite à qui il faut quand même reconnaitre une ligne directrice : il ne s’adresse pas au confiné moyen, ni au confiné de base, lesquels auraient pourtant dû être au cœur de la démarche (les autres ayant, il faut l’avouer, des prédispositions naturelles au management, au yoga et à la gestion de crise). Alors, on se le lit, ce guide ?

Bienveillance et performance

« Ce guide a été réalisé pour soutenir et accompagner les parents confinés dans leur conciliation vie professionnelle / vie familiale au quotidien », peut-on lire en préambule. Et ça commence bien : la journaliste qui intervient pour le conseil n°1, dédié aux familles nombreuses, n’aborde absolument pas la question du travail mais se concentre sur le temps passé avec les enfants, entre peinture, jeux de société, chorégraphies familiales et écriture d’un journal de bord. Il fallait bien une experte pour partager ces précieuses suggestions. Conseil n°2 : le ton se veut léger et déculpabilisant : « un jeu de Memory Barbabapa par jour peut attaquer sévèrement la santé mentale des parents les plus fragiles ». Ces derniers peuvent en outre relâcher la pression puisque « les spécialistes sont formels, coller ses enfants devant la télé en quarantaine ne les empêchera pas de décrocher leur Bac ». Voilà les plus anxieux rassurés par cette caution scientifique imprécise, mobilisée quelques lignes plus loin : « zappez si besoin le mot croisé ‘animaux de la ferme’. On peut faire sans, c’est prouvé scientifiquement ! » Merci la science, donc. 

La question du télétravail est enfin abordée avec le conseil n°3, d’ailleurs intitulé « Télétravailler avec les enfants à la maison ». N’en attendons pas trop, toutefois : « Nous le savons : télétravailler avec des enfants à la maison, c’est comme se laver les dents avec de la confiture ! » Pas une très bonne idée, donc. Nous n’en saurons donc pas plus sur l’art de conjuguer marmots et boulot, si ce n’est en pensant à « prendre un break dans la journée ». Merci, Captain Obvious ! On apprend en page suivante, de la voix d’une consultante dont Google nous indique qu’elle est spécialiste de la reconversion professionnelle des femmes, que le confinement est le moment idéal pour faire le point sur sa situation professionnelle et s’interroger sur son épanouissement au travail. Entre une descente de poubelle et un atelier pâte à sel, réfléchissons donc à l’opportunité de troquer notre job chiant pour une nouvelle carrière exaltante. Et c’est tout ? Oui. Des conseils de pro, en veut-on en voilà !

Profiter du confinement pour monter sa boîte

Le conseil n°5 est une ode à l’entrepreneuriat, déjà un peu raillée sur les réseaux sociaux et pour cause : « les crises constituent un moment exceptionnel pour faire sortir en chacun l’entrepreneur qui est en lui. » Entre une descente de poubelle et un atelier pâte à sel, il s’agit cette fois, pour qui n’est pas encore à la tête de sa PME (les boss étant invités à établir « un plan d’actions, step by step, en faveur d’une reprise immédiate de l’activité dès que la situation nous le permettra », tout simplement), de penser à celle qu’il convient de lancer aussitôt trouvée l’idée de génie. Vous n’en avez pas ? Vous devriez : « C’est (souvent) au pied du mur que l’on découvre l’ampleur de nos capacités et du champ des possibles. » Cool ! On trouve en pages suivantes d’authentiques conseils de pro pour télétravailler (« faire des pauses », « garder le lien avec ses équipes », « alerter en cas de signes d’épuisement ») et un encadré joliment illustré à coller sur le frigo pour savoir « Manager à distance »

N’hésitons pas à partager l’info sur LinkedIn, où pullulent les spécialistes de la gestion d’équipe. Et surtout, « n’oubliez pas de maintenir du fun et une bonne ambiance même dans les situations difficiles ». On peut légitimement faire une pause à ce niveau de la lecture, tant les informations importantes sont nombreuses et le recul nécessaire. Toute cette valeur ajoutée, ça fatigue ! Cela permettra en outre d’aborder dans les meilleures conditions le conseil n°8, qui répond à une question que tout le monde se pose et à laquelle une dame de chez BNP se fait une joie de répondre : « Faut-il fermer les comptes des enfants ? » Pour résumer : le système bancaire français est solide, le risque de perte de l’épargne n’existe pas et le confinement est l’occasion rêvée d’expliquer aux enfants « le b.a.-ba du budget » de façon pédagogique et ludique en évoquant l’épargne déposée pour eux par leurs grands-parents ou vous-même, ou en pensant aux « jouets ou livres qu’ils pourraient s’acheter quand tous les magasins rouvriront. » 

Vivement que la société de consommation batte de nouveau son plein et que nos gosses réalisent qu’il faut gérer un ménage comme un pays : sans dette. Si vous ne le saviez pas, vous n’êtes qu’un dangereux gauchiste qui ne pense qu’à creuser le déficit. Et si vos enfants n'ont pas d’épargne, vous êtes tout bonnement un monstre. Ressaisissez-vous, et appelez votre conseiller.ère bancaire de ce pas pour vous excuser de ne pas avoir saisi plus tôt l’importance de sa mission. 

La maison, cette petite entreprise

Viennent ensuite d’autres conseils auxquels on n’aurait jamais pensé tout seuls : répartir les tâches éducatives (c’est un bloggeur qui le dit), répartir les tâches ménagères (c’est Marlène Schiappa qui le dit) et responsabiliser ses enfants en « instaurant des règles et en leur attribuant des tâches du quotidien », une démarche « nécessaire et vitale pour ne pas que ça parte en cacahouète » (c’est une autre blogueuse qui le dit, donc une vraie pro). Une coach parentale, créatrice de la slow parentalité nous invite pour sa part à « rester pro, zen & slow », en privilégiant les activités en commun (waouh !), en restant à l’écoute des besoins de chacun et en ne se mettant pas la pression. 

Rester pro, zen & slow, c’est simple comme un vote LREM au parlement : arrêtons de nous poser trop de questions. Bien sûr, il faut tout de même garder en tête « l’une des clés du succès : mettre en place une bonne organisation ! », ainsi que nous y invite le DRH de l’Oréal qui s’attaque à un sujet périlleux mais vital : « Comment expliquer aux enfants le télétravail ? » Sans être trop exigeant avec soi-même, encore une fois : « c’est une course de fond qui se prépare, que nous allons vivre et gagner tous ensemble ! Donc restez positifs et sereins en puisant cette énergie en famille ! » Si l’on n’entrevoit pas encore de métamorphose à ce stade, notre cas est probablement désespéré. Mais tout n’est peut-être pas perdu : une jolie infographie récapitule la marche à suivre à ceux qui ont besoin de dessins pour piger. L’animateur Christophe Beaugrand-Gerin, qui n’est visiblement pas confiné à Paris, s’adresse plus spécialement aux jeunes parents : « on ouvre la fenêtre de temps à autre, afin que notre enfant puisse bénéficier d’un air pur. » 

Vient ensuite l’expertise d’une grand-mère, qui conseille une lecture sur Skype à 10h et ne manque pas de poser à sa descendance « des questions qui éveillent l’esprit : vous savez ce qu’est une rivière légendaire ? » Gageons que les multiples ordinateurs qui équipent votre foyer vous permettront de confier les petits aux délires littéraires de Mamie pendant que vous buvez un e-café avec vos collègues et que votre aînée révise son bac. Si vous n’en n’avez qu’un, pensez à vous remettre en question pour rejoindre rapidement le groupe des « gens qui réussissent » et tourner le dos aux « gens qui ne sont rien ». Ça n’est pas sorcier, il suffit sans doute d’un costard, ou de traverser la rue (je ne sais plus exactement, mais en tout cas c’est facile).

Aviez-vous pensé à la lecture ?

Non ? J’en étais sûre. Heureusement, le conseil n°17 d’une auteur jeunesse est là pour nous rappeler qu’il est bon de lire des histoires aux enfants. Dire que nous avions attendu le confinement pour en prendre conscience ! Marlène Schiappa insiste sur ce point, n’hésitant pas à citer Flaubert (que vous devriez lire aussi, bande d’incultes) : « Le seul moyen de supporter la vie c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. » C’est beau comme un lancement de Laurent Delahousse.  Puis ça vous donnera l’occasion d’expliquer le mot « orgie » à vos enfants, ce qui n’est jamais inutile. Le conseil n°20 peut sembler redondant mais on ne s’en lasse pas : « ne rajoutez pas de pression à la pression sous peine de voir la cocotte-minute exploser ». Mais mieux vaut maîtriser les bases du yoga (vous auriez dû vous y mettre plus tôt, depuis le temps qu’on vous le dit.) 

 Ne lésinez pas sur les loisirs créatifs, entre observation de la nature, confection d’un gâteau ou organisation d’une chasse au trésor dans la maison (si vous êtes mal-logé, réjouissez-vous : ce sera plus vite fait pour vous que pour les autres). Et si vous prépariez une « Time Capsule » à ouvrir dans 10 ans avec le témoignage de ce que vous vivez aujourd’hui ? Il sera tellement bon de se rappeler la gestion gouvernementale de la pénurie de masques, les morts dans les Ehpad et les e-apéros qu’on faisait avec les autres copains alcoolo-fêtards, si on survit à tout ça ! Hâte. 

Profitez également de ce moment historique pour « créer un hôtel à insectes » ou participer au concours de cabanes organisé par Paris Mômes. La sœur de Marlène, directrice d’école de son état, vous en dit plus sur l’école à la maison, au cas où la feignasse qui tient lieu d’instit à vos enfants se soit barrée aux Canaries sans laisser d’instruction, tout en gardant à l’esprit que la période que nous pensons pénible est en réalité « une chance de se redécouvrir et de profiter de la vie ». N’ayez pas honte de verser votre larme, car la suite de la lecture s’annonce tout aussi poignante. 

Les enfants victimes de harcèlement font en effet l’objet d’une double page, avec les astuces n°24 et n°25. Les conseils détaillés ici vous seront notamment utiles si d’autres parents choisissent de suivre la recommandation n°34 et de mettre leur gosse devant TPMP, qui n’a pas hésité à ériger la méchanceté gratuite en un divertissement télégénique. Comme vous n’y aviez (toujours) pas pensé, les pages suivantes reviennent sur la nécessité de « passer du temps ensemble », de « faire du sport à la maison » (parole de médaillée olympique) et « d’écouter de la musique » (parole de chanteuse), surtout si vous devez gérer de front votre mandat et votre fille de 9 ans, comme le député qui livre le conseil n°30 : « être ensemble ». (Si vous êtes confinés ensemble, ça tombe assez bien.)

Apprendre le féminisme avec Hanouna

Viennent ensuite la gestion du coming-out de son enfant et de la désinformation (deux sujets sérieux, qui méritent mieux qu’une courte occurrence dans ce guide fourre-tout, mais l’intention est louable), avant ce qui constitue sans doute le must de cette compilation très inspirée : une double page qui voit se succéder une invitation à transmettre le féminisme, puis à regarder l’émission de Cyril Hanouna (ou celle d’Yves Calvi, puisqu’on peut encore choisir entre peste et choléra, bordel de merde). Tout commentaire étant ici inutile. 

Limitez toutefois les écrans, comme le suggère une membre du CSA en page suivante ! Le chef de l’Elysée, Guillaume Gomez, a droit à deux pleines pages pour livrer ses recettes de nuggets maison et de frites de légumes (la friture, c’est la vie, merci Guillaume !), à moins que vous ne préfériez celles de Juan Arbalez, recommandées par la rédactrice en chef de Elle, qui suggère en outre d’initier les enfants à la méditation avant de leur faire visiter la Galerie des Offices de Florence depuis l’ordi. 

Si vous n’avez pas encore fait tout ça alors que le confinement a débuté il y a plus d’un mois, c’est sans doute que vous êtes un parent de merde. Ajoutez à cela le conseil confinement d’Agnès Pannier-Runacher, qui préconise les accords « gagnant-gagnant » en entreprise, euh, avec ses enfants, et vous aurez déjà presque fini cette instructive lecture. On pourra déplorer qu’il faille attendre les conseils n°40, 41 et 42 pour laisser la parole à des psychologues et un sage-femme, mais on sera vite rassuré.e.s par la réponse qu’apporte une animatrice de Bein Sports à la vertigineuse question « Comment renverser le sentiment d’angoisse ? » : avec des abdos-fessiers et du yoga mère-fille (car on ne va pas se mentir, ça reste un truc de gonzesses). Ça valait bien deux pages. Le reste vous donnera envie de gagner en sagesse ou d’égorger des chatons, au choix : « Rester positifs ! », « Comment méditer avec les enfants ? », mettre « des cotillons sur la quarantaine » parce que « dans un contexte anxiogène, l’urgent est à la fête ! »… 

Mais comme parfois, une fièvre, une rage de dents ou une endométriose viennent gâcher la chouille, pédiatre, dentiste et gynécologue ont voix au chapitre en fin d’ouvrage. Le dernier conseil revient à la pro parmi les pro, Marlène Schiappa herself, qui vous dit tout du renouvellement d’ordonnance de pilule. Heureusement qu’elle est là, Marlène !

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